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lundi 24 mars 2014

La minute épistémologique (2) : Continuum des sciences



              Depuis une trentaine d'années en France s'est établie une ligne de partage, dans la scolarité des élèves français jusqu'en Terminale, entre sciences exactes (mathématiques, physique-chimie, sciences naturelles) et les autres disciplines (que nous nommerons ici les sciences humaines : littérature, philosophie, histoire-géographie, langues vivantes ou anciennes). Cette scission aboutit à formater automatiquement deux profils d'élèves appelés à poursuivre des études post-bac : les élèves scientifiques et les autres, ce qui a l’avantage tout pragmatique de faciliter mécaniquement l’orientation des élèves ; les « scientifiques » peuvent aller dans les filières « scientifiques » (dont les écoles d’ingénieurs), les autres vont tâter des autres voies de l’enseignement supérieur (ce qui n’interdit pas aux premiers, notons-le en passant au titre des anomalies systémiques, de suivre les mêmes voies que les seconds, alors que la réciproque est exceptionnelle).
                Nous pensons, au rebours de cette dichotomie factice entre « scientifiques » et « littéraires » (qui, dans un élan de machisme regrettable, recoupe souvent celles qui opposent les garçons aux filles), qu'il existe un vrai continuum entre sciences exactes et sciences humaines, - nous pensons même que ce continuum est on-ne-peut-plus fécond pour ceux qui comprennent son importance et sa réalité.
                Historiquement, le clivage entre les sciences ne tient pas. L'honnête homme cher au XVIIème siècle est en effet celui qui cherche à connaître toutes les disciplines, et il est courant à l’époque que celui qui lit le latin, parle l’italien et pratique la philosophie puisse également être porteur d’une culture scientifique qui le fait raisonner en géométrie, calculer ou encore pratiquer des expériences de sciences physiques ; l’exemple de Blaise Pascal est ici emblématique, lui qui s’intéressa à la géométrie des cônes, mit en évidence la notion de pression… et finit sa vie sur le manuscrit des Pensées. Le siècle des Lumières persistera et signera, avec des hommes comme Voltaire qui, comme on le sait, philosophe, s’attaque aux dogmes religieux (Dictionnaire philosophique) et compose pièces de théâtre (Mahomet) ou contes (Candide) tout en s’adonnant avec délices et obstination à des expériences de sciences physiques qui pouvait l’occuper – entre autres – aux côtés d’Émilie du Châtelet. Cette volonté d’ouverture d’esprit complète mêlant toutes les sciences et tous les savoirs trouvera sa plus célèbre expression dans l’entreprise de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Ce modèle de « savoir total » a sûrement sa source, consciemment ou non chez les Européens de cette époque, dans l’observation de l’attitude des Grecs anciens qui, comme on le sait, géométrisaient et philosophaient d’un même élan.
                Aujourd'hui, dans les entretiens de recrutement des ingénieurs, tous les candidats se retrouvent à égalité dans le domaine des compétences scientifiques et techniques (les élèves-ingénieurs ont tous obtenu un diplôme qui garantit leur cœur de compétences scientifiques) ; en outre ils ont généralement tous un niveau d'anglais respectable (garanti, généralement, par un test de langue standard ainsi qu’une expérience à l'international inscrite dans leur formation). La différence – car, quand on recrute, on doit bien faire une différence entre les impétrants -, se fera donc ailleurs, sur autre chose : on assiste ainsi, pour des candidats à niveau égal de compétences scientifiques, technologiques et identiquement anglicistes, à un départage sur ce qu'il reste quand tout le reste semble épuisé : la "culture générale", donc ce qui appartient pour la plus grande part et en schématisant au vaste domaine des sciences humaines, - idée qui en elle-même suffirait, d’un point de vue là encore pragmatique, à justifier de l’importance de maintenir, tout au long de la formation d’un étudiant, ce continuum des sciences auquel nous nous référons dans cet article.
                Mais au-delà de l'argument lié à la réussite d'un entretien de motivation, le continuum des sciences (des sciences exactes aux sciences humaines) est selon nous très productif quant à la qualité intrinsèque d'un ingénieur : en effet, comment imaginer s’intégrer dans une entreprise (qui, grande ou petite, est nécessairement une micro-société dans toute sa diversité : sociale, culturelle, politique, etc.) en ne fondant cette adaptation que sur les seules compétences technologiques (certes vérifiées à un moment donné), alors que ce sont d’autres savoirs et d’autres compétences qui sont à prendre en compte mais à d’autres moments : dans les domaines relationnels, comportementaux, religieux, historiques, etc. ? Mieux, ce continuum – qui implique une vision globale de la part de celui qui le pratique – nous paraît devoir être l’un des points forts de la formation d’un ingénieur : car c’est bien lui qui, en situation d’entreprise, est généralement chargé d’avoir une vue générale du processus de production en cours. Le continuum des sciences, accepté, est bien un apprentissage de la vue générale demandée à l’ingénieur en responsabilités, qui se doit d'envisager toutes les possibilités d'une situation ou d'un problème donnés.
                En définitive il n'y a aucune raison de cliver les sciences et de cloisonner sciences exactes et sciences humaines. Mieux, il existe un réel continuum des sciences, fécond et source de créativité, qui fait que les sciences se nourrissent les unes des autres. Il s’agit donc d’œuvrer pour construire un continuum entre les sciences, quelles qu’elles soient, c’est-à-dire un espace ininterrompu qui permette aux sciences de communiquer entre elles, de s’enrichir mutuellement, et de renforcer la conscience et l'ouverture d'esprit de celui qui a entrepris de l’explorer.

© J. Borderieux


 



dimanche 23 mars 2014

La minute épistémologique (1) : Le syndrome de la boîte noire

          Dans le domaine des réflexions sur la pensée scientifique moderne, l’image de la « boîte noire » est développée par Bruno Latour dans La Science en action (1989). Dans cet essai, l’auteur développe l’idée que la science a produit au cours des derniers siècles des systèmes qui fonctionnent avec un but précis qui leur a été consciemment assigné par leurs inventeurs, mais dont l’usager ne cherchera pas – plus – à percer la complexité du fonctionnement. Ainsi et pour prendre un exemple de la vie courante, nous utilisons quotidiennement un ordinateur, et savons éventuellement que celui-ci se base principalement sur un microprocesseur chargé de gérer ses données et ses programmes, mais nous avons perdu de vue – tout du moins dans notre utilisation ordinaire de l’appareil – le fonctionnement exact et exhaustif d’un microprocesseur (nous n’avons même d’ailleurs pour certains d’entre nous et dans un passé plus ou moins proche que partiellement compris son fonctionnement). Nous pouvons même aller jusqu’à dire que pour le large public des utilisateurs d’ordinateurs connaître le fonctionnement précis d’un microprocesseur peut relever de la gageure, et n’est en tout cas pas le moins du monde nécessaire à l’utilisation pratique d’une telle machine. C’est là l’effet « boîte noire » : nous utilisons fréquemment des mécanismes complexes pour des tâches clairement identifiées et dont le traitement a été consciemment délégué à ces mécanismes (il y a eu une découverte scientifique, à un moment donné de l’histoire des sciences, et cette découverte a été placée dans une « boîte noire »), mais sans pour autant maîtriser le fonctionnement de ces mécanismes au moment où nous les utilisons, tant ils nous paraissent naturels et au service des objectifs que nous poursuivons. Bruno Latour en tire comme conclusion que c’est justement dans l’action (c'est-à-dire au moment où les mécanismes complexes agissent) que l’on peut saisir au mieux le fonctionnement de la boîte noire et des dispositifs qui la remplissent : la boîte noire reste ainsi à ouvrir pour qui veut voir la science en train de se faire, - la science en action.
J. Borderieux


Dans la boîte noire (ici un système d'injecteurs de moteur diesel)


boîte noire
Domaine : Automatique-Sciences.
Définition : Dispositif réel ou théorique dont on ignore ou veut ignorer la structure et le fonctionnement pour ne s'intéresser qu'aux fonctions qu'il remplit.
Équivalent étranger : black box.